
Petit-frère...
Unknown

Petit-frère...
Unknown
Lyrics
Petit frère…
je te chante ça depuis le froid de l’Europe,
depuis ce bout de trottoir où je m’assois quand tout s’effondre,
tandis que toi tu reposes sous la terre rouge d’Afrique,
et que l’océan entre nous n’a jamais été aussi lourd,
aussi cruel,
aussi définitif.
Petit frère, petit frère…
tu avais cette existence qu’on arrache trop tôt,
cette existence qu’on coupe en deux continents,
cette existence où l’on naît déjà orphelin d’un frère trop loin.
Petit frère, petit frère…
tes appels vidéo qui grésillaient comme des prières,
tes « grand frère, quand est-ce que tu viens ? » qui me transperçaient,
tes « quand est-ce que tu viens ? » que je n’ai jamais su répondre assez vite,
tes « quand est-ce que tu viens ? » qui résonnent encore dans le silence.
Je revois, je revois, je revois :
tes yeux trop grands dans ton visage trop maigre,
tes yeux couleur poussière rouge et soleil brûlant,
tes yeux qui cherchaient les miens à travers l’écran,
tes yeux qui disaient « je t’attendais » même quand tu ne parlais plus.
Je n’étais pas là,
je n’étais pas là,
je n’étais pas là quand les perfusions te brûlaient les bras,
je n’étais pas là quand tu cherchais l’air comme on cherche un frère,
je n’étais pas là quand tu as souri une dernière fois,
je n’étais pas là,
et cette absence me suit,
me suit dans chaque rue d’Europe,
me suit dans chaque papier que je signe sans toi.
Elle était là, elle.
Elle était là, notre petite sœur, quinze ans et déjà géante.
Elle était là quand tu tremblais de fièvre,
elle était là quand les machines hurlaient plus fort que tes pleurs,
elle était là quand tu serrais l’ours français dans ta main brûlante,
elle était là quand tu as murmuré mon prénom,
deux fois,
trois fois peut-être,
comme une prière que je n’ai pas méritée.
Elle était là,
elle qui dormait sur une chaise en plastique,
elle qui chantait faux pour couvrir le bruit de la mort,
elle qui m’appelait à 3h du matin : « viens, il te demande »,
et moi je pleurais dans le métro,
moi je pleurais dans le métro,
moi je pleurais dans le métro,
à des milliers de kilomètres de ton dernier souffle.
Petit frère, petit frère…
pardonne-moi,
pardonne-moi d’avoir cru que l’argent suffirait,
pardonne-moi d’avoir cru que les visas pouvaient arrêter la maladie,
pardonne-moi d’avoir été une voix au téléphone au lieu d’un corps contre ton corps.
Toi qui rêvais de neige,
toi qui rêvais de neige,
toi qui rêvais de neige,
je t’en aurais mis plein les mains,
plein les cheveux,
plein le cœur.
Toi qui voulais des crêpes brûlées,
toi qui disais « on ira voir la mer tous les deux »,
je t’ai promis la mer,
je t’ai promis la neige,
je t’ai promis la vie,
et je n’ai tenu aucune promesse.
Elle m’a dit : ton dernier mot fut mon prénom.
Elle m’a dit : tu l’as répété doucement,
doucement,
doucement,
comme quand tu avais peur du noir et que tu m’appelais depuis l’autre chambre.
Elle m’a dit : tu as souri,
comme si tu partais enfin en voyage avec moi.
Alors je te dis, je te dis, je te dis :
attends-moi sous le manguier,
attends-moi sous le manguier,
attends-moi sous le manguier.
Je finis juste ici,
je finis juste ces années où je respire sans toi,
je finis juste ces nuits où je dors avec ton absence.
Je traverse l’océan,
je traverse la mort,
je traverse le temps.
Cette fois je viens vraiment.
Je t’apporterai la neige dans mes mains gelées,
je t’apporterai des crêpes brûlées exprès,
je t’apporterai la mer dans une bouteille,
et on sera trois :
toi, moi,
et elle qui t’a tenu quand je n’ai pas pu.
Petit frère…
je t’aime plus que tous les kilomètres que je n’ai pas effacés,
plus que tous les « je serai là » que je n’ai pas tenus,
plus que cette vie d’Europe qui n’a plus de goût sans ton rire.
Je sais que tu m’entends.
Garde-moi la place la plus chaude sous le manguier.
Dis à Dieu que je suis en colère,
mais que j’arrive quand même.
Ton grand frère traverse tout,
même la mort,
pour te serrer enfin.
Attends-moi.
Je viendrai.
Je viendrai.
Je viendrai un jour.
